T’AS BOUGE, REQUIEM POUR UN ENFANT SAGE
Franz Xaver Kroetz
CREATION [2008] La Rose des Vents ⎮ Next Festival
- On peut lire en épigraphe de la pièce de Franz Xaver Kroetz : « C’est le crime de Burbach à la brasserie Toscaklause qui m’a amené à écrire cette pièce. Personnages et situations sont purement fictifs. » L’auteur s’est en effet inspiré d’un « fait divers » survenu en Allemagne en 2001. Un enfant de cinq ans, Pascal Zimmer, a été abusé par un groupe de pédophiles, tous clients de la même brasserie dans les environs de Saarbrücken, avant d’être assassiné. Son cadavre n’a jamais été retrouvé. Ses bourreaux ont été jugés et condamnés en 2004. Le personnage principal est le petit Pascal. Il n’apparaît jamais : il est mort. La pièce fonctionne comme une série de monologues et de chœurs des clients. Mais ils prononcent aussi les mots de leur victime. Cette litanie brouille la perception de l’auditeur qui ne sait pas toujours qui parle, le coupable ou la victime. En chœur, ils débitent comme un moulin à prières les événements, les excuses, les détails, les tentatives de justification. Le chœur est pour ainsi dire le dénominateur commun des différents personnages, la musique de fond de ce triste carrousel.
- L’homme et son insondable capacité à propager l’horreur, à détruire l’enfant qu’il a été, nous marque toujours. Migel de Cervantes écrivait : N’oublie jamais de tenir dans ta main la main de l’enfant que tu as été. Cette phrase, comme une sentence, contient en elle le danger ; y échapper c’est se condamner. C’est l’annonce d’une « débâcle existentielle », cette ruine de l’existence qui intéresse de plus en plus l’auteur nous touche en premier plan. Elle met à plat les défaillances de chaque jour et montre avec quels outils nous vivons notre passé intime, mais aussi plus généralement notre histoire. Le Héros est mort. À présent le bien et le mal, la victime et le bourreau se contaminent. Franz Xaver Kroetz introduit l’argent comme fil conducteur. Le capitalisme fait aussi ici échos à cette phrase du film Made In USA de J.L. Godard : Il avait écrit que le fascisme était le dollars de la morale …
- Texte de Franz Xaver Kroetz
- Traduction Mikaël Serre et Pascal Paul-Harang
- Mise en scène Mikaël Serre
- Scénographie et Costumes Anne-Charlotte Vimont
- Lumière Marek Lamprecht
- Musique Live Sébastien Brun (Batterie et composition), Nicolas Stéphan (Saxophone et composition)
- Vidéo Mikaël Serre
Avec
- Olav Benestvedt , Julie Biereye , Thierry Levaret , Elina Löwensohn , Christophe Paou , Maxence Tual , Jean-Luc Vincent
- Production La Rose des Vents scène Nationale, Nexte Festival, La Ferme du Buisson Scène Nationale de Marne-La-vallée

RUE DU THEATRE
Par Michel VOITURIER
Une esthétique de l’horreur pour dénoncer l’infamie et la mauvaise foi des pédophiles. Un spectacle éprouvant et salutaire. Un théâtre au service des droits de l’enfant et de la réflexion des adultes. On ne sort pas sans dommage de cette représentation conçue par Mikaël Serre. D’autant que tout y est cohérent, même dans la multiplicité des détails. D’autant que le mélange théâtre, vidéo, musique est dense, efficace, sans concessions face à une réalité impitoyable. Tout s’imbrique. Rien n’est indissociable, y compris les détails dont la signification reste confuse mais dont on pressent qu’ils ne sont nullement gratuits. Chacun, sur scène, se livre à fond, passant de la dérision au tragique, de l’outrance à l’intériorisation. À la salle de recevoir les coups et de cogiter au sujet de sa machinale perception de la violence.
Photos © Mikaël Serre

