LE CANTIQUE DES CANTIQUES
Abou Lagraa / Mikaël Serre
CREATION [2016] • Théâtre National de Chaillot
- Pour cette nouvelle création, Abou Lagraa s’associe à un metteur en scène sans concession, Mikaël Serre et c’est une première dans son parcours chorégraphique. Le virage est pris aussi avec cette décision de créer à partir d’un texte et avec un metteur en scène impliqué dans la structure narrative. Conçue comme la première d’un cycle de trois pièces, Le Cantique des Cantiques questionne le sens du mot amour, dans le couple, mais surtout envers les autres dans notre société actuelle. Elle questionne l’identité sexuelle, la place de la femme, l’intolérance, des sujets que le chorégraphe a déjà abordés, retravaillés au prisme de la maturité. « Je suis d’obédience musulmane et il me semblait intéressant de travailler sur ce texte qui vient de la Bible et de la Torah. Pour Mikaël Serre, le contexte religieux était différent : « La religion n’était pas encore constituée, rigide comme aujourd’hui. Le texte témoigne d’un passé archaïque mais généreux, avec des sentiments rendus visibles, tels l’amour et la sexualité, avec cette recherche de sens, la question de l’inconnu, de Dieu. Ces gens avaient un message à faire passer à la génération future, mais l’ouverture possible n’a pas été suivie, c’est une évidence. » Une culture détruite par le fanatisme religieux, le refus d’une société où les religions dialoguent, l’homosexualité sur laquelle certains crachent tandis qu’ils n’assument pas la leur, les frustrations sexuelles, l’homme qui a peur du corps de la femme, la régression d’une société, les droits de l’être humain… Le théâtre de Mikaël Serre est à l’opposé de la danse du chorégraphe : ancré dans le réel, dérangeant et qui refuse l’esthétisme. Il se retrouve pour la première fois avec une équipe, un artiste exigeant et sans texte théâtral. Si le challenge les terrorise, ils se réjouissent pourtant de cet espace commun qui les amène à faire bouger leur propre vision artistique.
- Chorégraphe Abou Lagraa
- Metteur en scène Mikaël Serre
- Traduction Olivier Cadiot et Michel Berder – Edition Bayard
- Compositeur Olivier Innocenti
- Créatrice lumière Fabiana Piccioli
- Vidéaste Giuseppe Greco
- Scénographie LFA – Looking for architecture
- Costumes Carole Boissonet
- Directeur technique Antoine de Gantho
avec
- Danseurs Pascal Beugré-Tellier, Ludovic Collura, Saül Dovin, Diane Fardoun, Charlotte Siepiora, Antonia Vitti
- Comédiennes Gaïa Saitta et Maya Vignando
- Production Cie La Baraka
- Coproduction La Maison de la Danse de Lyon, Les Gémeaux/Sceaux/scène nationale, Théâtre National de Chaillot, Grand Théâtre de Provence d’Aix-en-Provence, Bonlieu Scène Nationale Annecy, Movimentos Festwochen der Autostadt in Wolfsburg 2016, Allemagne, Centre Chorégraphique National de Créteil et du Val-de-Marne, Compagnie Käfig – direction Mourad Merzouki dans le cadre de l’accueil studio Partenaires La compagnie a reçu l’aide à la production de la SPEDIDAM.

UBIQUITE CULTURE(S)
Par Brigitte Rémer
A travers la complexité d’un travail reposant sur un texte poétique archétypal où l’équilibre et le rythme entre la parole et le geste sont délicats, Abou Lagraa et Mikaël Serre cherchent à évoquer d’autres thèmes du présent sur la difficulté du monde, les déplacements de population, l’intolérance, les traumatismes. Ils prennent pour support la Déclaration des droits de l’Humain qu’ils font défiler sur écran, et comme un Manifeste, dénoncent les intégrismes. C’est un vrai défi que d’oser plonger dans un poème chargé d’alluvions comme l’est Le Cantique des cantiques, où profane et sacré se combattent. Abou Lagraa et Mikaël Serre y réussissent.
EXIT
Par Luc Hernandez
Le crachat qui suit un baiser volé entre hommes ou la nudité esseulée d’une femme en fond de scène en disent davantage que les silhouettes projetées sur grand écran. Jusqu’au défilé d’articles de la déclaration universelle des droits de l’homme qui enfonce le clou en nous rappelant à nos promesses européennes, sur la voix chagrine de Nina Simone. Emotion garantie. Le combat des corps devient alors un combat politique se déroulant après des images de troupeaux de prières. C’est peut-être un peu trop explicite mais par les temps religieux qui courent après le vent mauvais, c’est on ne peut plus courageux.
LE PROGRES
Par Isabelle Brione
Pendant une heure et quart, il livre une performance plutôt rude autour de l’amour, ses expressions (hétérosexualité, homosexualité), sa douceur, mais aussi la violence et l’intolérance qu’il peut susciter. Les scènes s’enchaînent, courtes, déstabilisantes ou apaisées sans laisser de vrai répit au spectateur. Dans cette mise en scène réglée par Mikaël Serre, deux comédiennes, mobiles au côté des six danseurs, reprennent des paroles sensuelles et imagées du texte, ainsi que les propos d’un philosophe traitant d’amour et d’universalité. Après une incursion vers le hip-hop ces dernières années (pont culturel méditerranéen), Abou Lagraa revient vers la danse contemporaine de ses débuts. L’ensemble est graphique et esthétique, les vidéos sont léchées, les éclairages soignés, les messages surlignés et le final magnifique imprime les droits de l’Homme en lettres de lumière immaculée.
LE MONDE
Par Rosita Boisseau
Pour cette transposition spectaculaire, interprétée par six danseurs et deux comédiennes, Abou Lagraa et Mikaël Serre ont tablé sur la traduction du Cantique des cantiques opérée à partir de l’hébreu par Michel Berder et l’écrivain Olivier Cadiot. « Parce que la langue d’Olivier est rapide, sèche, pas orientaliste », glisse Serre qui ne cache pas qu’il a « eu peur de ce texte casse-gueule ». Découpage de séquences, déconstruction de l’ordre chronologique, intégration d’un extrait de conférence du philosophe Slavoj Zizek, les deux hommes ont surtout affirmé un parti pris : faire jouer la femme et l’homme par deux actrices. « Impossible de nous limiter à l’amour hétérosexuel, affirme Serre. On aurait été dans le cliché et la petite histoire alors qu’on veut élargir ce texte à l’universel. Abou et moi ne sommes pas des experts de la Bible, ni des historiens, mais pas question de faire du Cantique une estampe ou un confetti. » Rien qu’à entendre le ton piquant des actrices, filmées parfois en gros plan pendant le spectacle, le propos tombe net, très contemporain.
Photos © Dan Aucante

