•Germaine Acogny et Joséphine Baker. Deux femmes, deux trajectoires qui se croisent entre éclats de lumière d’or et zones d’ombre, entre désirs d’ailleurs et réinvention de soi. Comment faire dialoguer ces figures, non dans une logique de filiation docile, mais comme un frottement avec l’histoire ?

Joséphine Baker, icône paradoxale a performé — parfois malgré elle — les fantasmes coloniaux en mal d’exotisme. Née aux États-Unis, célébrée en France, elle a joué de ces clichés pour mieux les détourner, devenant par la suite une figure majeure des luttes antiracistes. Son corps était à la fois spectacle et stratégie, vecteur de soumission apparente, mais aussi de subversion. Bell hooks dirait qu’elle a “occupé le regard”, qu’elle l’a retourné.

Germaine Acogny, elle, déconstruit. Son art est un acte d’insoumission chorégraphique, une écriture du mouvement ancrée, non pas mythifié, mais vécu. Son corps est un territoire politique.

Travailler avec Germaine a toujours été pour moi une temporalité non linéaire : celle des corps qui se souviennent, des corps qui refusent, des corps qui créent. C’est interroger notre propre héritage, nos imaginaires contaminés. Nous ne chercherons pas à glorifier, mais à creuser, à questionner, à désobéir.

À travers le prisme de ces deux femmes, c’est une réflexion plus vaste sur l’altérité et les devenirs possibles des corps que je souhaite convoquer. Une scène comme espace critique, comme lieu d’un rituel de réparation.

Ce spectacle est un dialogue nécessaire, une désobéissance guerrière, à l’image des amazones du Dahomey que Germaine souhaite convoquer, ces combattantes qui furent en première ligne en résistance à l’expansion coloniale française. Germaine est née sur ce territoire — aujourd’hui le Bénin — ancien royaume dont les échos résonnent dans son travail de réappropriation. Point d’intersection avec les luttes de Joséphine.

Cette création ne cherche pas à célébrer, mais à traverser, déconstruire les regards. À l’intersection des archives coloniales, des mythes d’exotisme, et des danses de réappropriation, c’est tenté de réactiver ce que Bell Hooks appelait le “regard opposant”, et ce qu’Achille Mbembe désigne comme “politique du vivant”, car la scène, ici, ne montre pas : elle convoque. Elle ne reproduit pas : elle résiste.

Mikaël Serre, 2025


  • JOSEPHINE – création mondiale
    •Chorégraphie: Germaine Acogny & Alesandra Seutin
    •Mise en scène et dramaturgie: Mikaël Serre
    •Musique originale: Fabrice Bouillon-LaForest
    •Conception lumières et scénographie: Fabiana Piccioli – Enrico Bagnoli
    •Costumes: Chanel
    •Production: Théâtre des Champs-Elysées
    •Producteur délégué: Productions Sarfati
    •Avec le soutien de Chanel

Co-production : Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre de la Ville, Paris


UN FAUTEUIL POUR L’ORCHESTRE

Par Denis Sanglard

Joséphine, chorégraphie de Germaine Acogny et Alesandra Seutin, mise en scène de Mikaël Serre

C’est donc bien à la femme puissante, résistante, militante, que Germaine Acogny rend hommage et s’identifie. Se résumant ici à ces quelques mots cinglants évoqués, creuset d’une révolte et d’une lutte contre les inégalités, « ni juifs, ni chiens, ni négre ». La force indéniable de ce solo tient à la fois de sa simplicité et de son évidence, où l’amorce d’un geste concentre une vie -privilège de l’âge-, qui vous saute à la figure. Non, Germaine Acogny ne se prend pas pour Joséphine Baker mais dans l’évocation sensible de cette figure devenue universelle, dans le dialogue virtuel qu’elle instaure avec elle, sous l’angle de la danse et d’une vie de combat exemplaire, elle interroge sa propre pratique, son propre engagement qui l’inscrit naturellement dans ce mouvement sororal irrésistible et légitime où la danse, le corps en avant, est un acte de résistance et d’émancipation.

DANSE AVEC LA PLUME

Par Romain Lambert

Mais ce portrait ne se limite pas à sa carrière de showgirl. Germaine Acogny a visiblement à cœur de présenter les différentes facettes du personnage et de s’affranchir des clichés qui l’entourent. Tel un acte de défiance, elle va même jusqu’à jeter violemment dans la fosse une banane qui a mystérieusement atterri dans sa main avant de revêtir une robe de chambre et de se transformer en la mère de famille qu’était Joséphine Baker. Dans ce passage, elle s’adresse à ses enfants, et par la même occasion au public, leur sommant de ne pas confondre la danseuse exotique qu’iels voient à la télévision avec leur mère. Ce solo se termine en évoquant le combat politique de cette grande artiste. La performeuse, alors lestée de tout accessoire, se lance dans une marche, lente mais déterminée, vers le proscenium tandis que retentissent les mots issus des Mémoires de Joséphine Baker : « Ni juifs, ni chiens, ni niggers ». Une diatribe pour l’égalité qui résonne encore étrangement avec l’actualité américaine, prouvant que les combats de Joséphine Baker sont loin d’être terminés. Germaine Acogny se fait le relais de ce message, qu’elle transmet ainsi aux générations futures alors que la lumière s’éteint sur elle, mettant fin à une marche qui semble ne jamais finir. Un final un peu abrupt, qui a de quoi décontenancer, mais qui offre une belle conclusion à ce dialogue presque mystique entre deux grandes artistes.

DANSER CANAL HISTORIQUE

Par Thomas Hahn

Aussi Germaine traverse la vie de Joséphine dans une superposition des personnalités, comme cela se produisait entre Kazuo Ohno et La Argentina, dans l’hommage du maître du butô à la figure historique du flamenco qu’il avait vue danser, comme Acogny a vu danser Baker sur le plateau du Théâtre des Champs-Elysées. Acogny avait alors 29 ans, plus d’un demi-siècle de moins qu’aujourd’hui. Joséphine, spectacle pour lequel Germaine Acogny s’est entourée d’Alesandra Seutin pour un reflet chorégraphique et de Mikael Serre pour la mise en scène, ne laisse aucun doute : dans le monde qui se profile, il nous faut des bataillons de Joséphines et de Germaines.

CRESCENDO MAGAZINE BE

Par Maïa Koubi

Pour cette création, Germaine Acogny ne cherche pas à imiter Joséphine Baker, mais elle l’invoque et l’évoque sur scène pour la faire revivre devant nos yeux ébahis. 

La mise en scène de Mikaël Serre est un atout précieux pour recréer l’ambiance des années folles à l’instar de cette porte entourée d’ampoules jaunes qui rappelle les loges des théâtres. Chaque évocation est subtile et évite le cliché, la ceinture de banane est remplacée par une Germaine Acogny qui jette ce fruit. Une voix off ponctue la performance pour rappeler les combats anti-racistes de Joséphine. 

La chorégraphie de Germaine Acogny qui a été accompagnée par Alesandra Seutin (une ancienne élève de l’école des sables) est minimaliste mais vecteur puissant d’émotion. L’expressivité se ressent jusqu’au bout des doigts. Joséphine, immortelle, revit dans le corps de Germaine. 


Photos © Maxime Dos