ANTI
Brian Ca, Mikaël Serre

CREATION [2025] • Escher Theater, Les théâtres de la Ville de Luxembourg
- “Être pirate, c’est refuser les cartes déjà tracées“*, c’est découvrir de nouveaux territoires de libertés. Pour les six danseuses et danseurs sur le plateau, cette affirmation a valeur de quête existentielle. La troupe nous montre ce que cela signifie d’être sur le fil du rasoir, entre asservissement et libération, entre le danger d’être soumis et la chance de suivre son propre chemin. Comment un corps peut-il contenir à la fois l’histoire de ses souffrances et la force de sa propre émancipation ? Qu’est-ce qui peut encore nous pousser à l’indignation, à la révolte et au soulèvement quand ces valeurs sont aussi devenues de puissants outils de rhétoriques populistes ? En faisant palpiter les émotions de notre temps, Brian Ca et Mikaël Serre explorent les gestes explosifs de survie. Nous nous sommes interrogés sur les alternatives encore possibles et ressources pour déjouer les rôles imposés ou qu’on s’impose dans la vie, dans son âge, dans son corps. Comment nos corps peuvent-ils devenir des territoires échappant aux cartographies sociales et culturelles qui nous confinent sans avoir l’impression d’être piégés sur un escalier ou derrière une vitre?
Les histoires individuelles des interprètes nous servent de tremplin pour explorer les enjeux universels. Inspiré par les écrits de Kathy Acker, Annie Le Brun et Maggie Nelson, ce spectacle dessine une traversée des thèmes qui habitent leurs œuvres : le désir comme force subversive, l’écriture comme acte de résistance, et la pensée comme un champ de bataille. Comme témoin se dessine également une figure symbolique du réel: celle de Jacqueline Sauvage, dont l’histoire interroge. Cette femme, coupable d’avoir tiré sur son mari, a pourtant refusé le destin de victime qui lui était imposé. Par son acte à la fois tragique et libérateur, elle incarne ce paradoxe : peut-on être coupable tout en étant profondément innocent? Lueur complexe, à la fois tragique et inspirante à l’image des héroïnes antiques qui défiaient les lois de la cité, elle nous rappelle que la dissidence, bien qu’imparfaite, est parfois la seule voie pour refuser un destin imposé.
*Kathy Acker
- Concept, chorégraphie, scénographie, mise en scène Brian CA & Mikaël Serre
- Costumes Caroline Koener
- Musique Sylvain Jacques
- Lumière Lutz Deppe
- Vidéo Melting Pol / Paul Schumacher
Avec
- Laura D’haeseleer
- Vladimir Duparc
- Lucie Megna-Zürcher
- Guérin Phan
- Justine Rouquart
- Claudia Urhausen
- Co-production Escher Theater; Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Remerciements Trois C-L l Maison pour la Danse

CULT NEWS
Par Cedric Chaory
Dès les premiers instants, ANTI installe un réalisme brut : les échanges désinvoltes autour de souvenirs d’enfance s’assombrissent rapidement pour laisser place à des récits de violence, de discrimination et d’injustices sociétales. L’écriture rappelle la trivialité d’une sitcom où les dialogues fusent avec une légèreté trompeuse, avant de basculer vers une intensité dramatique qui expose l’âpreté du monde contemporain. Le traitement du texte et des interactions entre les personnages accentue cette sensation de rupture entre le confort apparent du quotidien et la brutalité des réalités sociales. La mise en scène de Mikaël Serre s’inscrit dans une esthétique de la confrontation. Le réalisme des premiers échanges contraste avec l’abstraction progressive des gestes et des corps, qui, sous l’impulsion du chorégraphe Brian CA, s’engagent dans une danse de l’affrontement et de la révolte. Les interprètes, tels des funambules sur le fil du chaos, donnent corps à une errance physique et émotionnelle inspirée du tanztheater de Pina Bausch, toute proportion gardée. On pense notamment à la performance intense de Lucie Megna-Zürcher, qui alterne jeu théâtral et pole dance sur lampadaire (sic !), incarnant une forme de résistance physique et expressive à l’oppression. De même, le combat chorégraphié entre Vladimir Duparc et Guérin Phan illustre la violence latente qui éclate sous la pression des tensions accumulées. Oeuvre percutante qui bouscule les codes du théâtre traditionnel pour proposer une réflexion incarnée sur les formes contemporaines de révolte, ANTI oscille entre chaos et harmonie, interrogeant finement ce qui, aujourd’hui, nous pousse encore à nous lever contre l’injustice.
LETZEBURGER LAND
Par Godefroy Gordet
Anti de Brian Ca et Mikaël Serre est une engageante exploration des tensions qui résident entre asservissement et libération. Le duo permet ici à la danse de (re)devenir un acte de résistance, en proposant un langage chorégraphique intense, voire explosif, tensiomètre des maux de notre époque. Le metteur en scène franco-allemand Mikaël Serre occupe le paysage luxembourgeois avec zèle. Lui qui officie généralement en maître d’œuvre de chaos organisés, se retrouve ici dans l’accompagnement de certains des plus intéressants chorégraphes du pays. Avec son collectif Le Fluide Ensemble, monté en 2019, il explore les failles du théâtre, de l’opéra, de la performance, et s’attarde à détourner, déconstruire, dynamiter les genres. C’est certainement son obsession pour les débats englobant nos catégorisations sociétales qui a provoqué sa rencontre avec Brian Ca. Ce dernier est bien connu de l’univers chorégraphique Grand-Ducal. Enfant du Trois C-L – Maison pour la danse, Brian Ca est tout à la fois, chorégraphe, scénographe, vidéaste, photographe… Un explorateur artistique lui-même attiré par le chaos, qu’il porte à la scène en brisant lui aussi les frontières entre les disciplines. Anti est une bombe chorégraphique qui a remué pendant deux weekend, coup sur coup, le Escher Theater et le Grand Théâtre de Luxembourg, avec une simple question au cœur : Qu’est-ce qui nous reste quand même la révolte est devenue un produit de grande consommation ? Ainsi, la pièce débute sur l’idée « d’être pirate », entendez « être libre », annonçant directement la quête de cette heure de spectacle et des six danseurs et danseuses – Laura D’Haeseleer, Vladimir Duparc, Lucie Megna-Zürcher, Guerin Phan, Justine Roucquart et Claudia Urhausen – qui le peuplent. Écraser la boussole et foutre le feu à la carte, refuser les sillons déjà tracés, ne pas courir jusqu’à la tombe en souriant… C’est ce que refusent les protagonistes de Anti. Des personnages à la jeunesse brulante qui font s’entrechoquer leurs idées comme leur corps pour secouer le monde. Dans leur chair, les six interprètes s’adonnent à fouiller leurs blessures intérieures, parfois anodines, comme des petites histoires qu’on se racontent en faisant tourner un joint, mais qui sont bien là, grattant de la place dans le cerveau à mesure que le temps passe. Là-dedans, ils et elles cherchent le détonateur pour faire exploser la révolte, non pas celle devenue slogan publicitaire, mais celle justement enfoui en eux, dans leur matrice même.
Photos © Patrick Galbats

